A la rencontre de la France qui ne vote plus

À Tergnier, petite ville de l’Aisne, trois habitants sur quatre ne se sont pas déplacés. Cette vague abstentionniste, qui grossit scrutin après scrutin, pourrait tout chambouler en 2022.

Tergnier, dimanche 20 juin. Dans cette ville cheminote de l’Aisne, la démocratie locale a une nouvelle fois déraillé. Déjà victime d’une abstention massive aux dernières municipales (66%), le bourg de 13 000 habitants a battu son propre record ce dimanche 20 juin : 73% des électeurs se sont abstenus au premier tour des régionales. Sept points au-dessus de la moyenne nationale! Sur la place de l’hôtel de ville en ce début d’après-midi, une voiture stationne moteur allumé. Jérémy a conduit sa femme au principal bureau de vote mais pas question de glisser un bulletin dans l’urne lui-même. «Aujourd’hui, je ne vote qu’à la présidentielle, le reste ne m’intéresse plus», reconnaît-il. Guy, 72 ans, est sur la même longueur d’onde. Narquois, il fait le geste de barrer les visages des candidats sur les affiches électorales. Mais voilà qu’une femme sort du bâtiment municipal. Georgette, la cinquantaine, a fait son devoir citoyen. Mais… presque par hasard. «J’avais un truc à demander en mairie alors j’en ai profité pour voter.» Un bulletin blanc. «Quels que soient ceux qui sont élus, les problèmes restent les mêmes», soupire-t-elle.

Un sentiment d’inutilité du vote que confirme Aurélien Gall, premier adjoint au maire (PCF) de Tergnier. «Quand je discute avec les gens, c’est ce que j’entends : “Ça ne sert à rien, ça ne changera rien”», se désole l’élu, qui incrimine également le contexte de sortie du confinement ou encore la Fête des pères. L’Ifop a fait le même constat dans son étude «Jour du vote», publiée après le scrutin. «Un franc scepticisme envers l’impact de ces élections est le premier facteur de cette faible participation», écrit l’institut de sondages. À Tergnier, les mêmes dynamiques qu’au plan national s’observent. Dans cette commune populaire, le vote Rassemblement national est d’ordinaire très élevé. Mais comme partout ailleurs en France, l’électorat frontiste a cette fois préféré partir à la pêche. Le candidat RN Sébastien Chenu n’a engrangé que 28,7%, soit neuf points de moins que Xavier Bertrand.

“En dédiabolisant sa formation, Marine Le Pen l’a peut-être émoussée”

«La protestation est passée du vote tribunicien au vote abstentionniste», conclut Frédéric Dabi, directeur général de l’Ifop. Comment l’expliquer? Le politologue y voit paradoxalement un effet de la banalisation du RN : «Jean-Marie Le Pen avait coutume de dire : “Les gens veulent un FN méchant.” En dédiabolisant sa formation, Marine Le Pen l’a peut-être émoussée.» La grève des urnes peut-elle contaminer la présidentielle et remettre en cause le duel Macron-Le Pen annoncé pour 2022? Sans aller jusque-là, Frédéric Dabi se dit certain d’une chose : «Nous faisons face à une vague abstentionniste qui risque de tout chambouler».

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